This is a reproduction of a library book that was digitized by Google as part of an ongoing effort to preserve the information in books and make it universally accessible. Google books https://books.google.com Google A propos de ce livre Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne. Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression “appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public. Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. Consignes d’utilisation Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de: + Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers. Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial. + Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. + Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas. + Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère. À propos du service Google Recherche de Livres En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse[http://books.google.com D 0 À | FROM THE LIBRARY OF COUNT PAUL RIANT MEMBER OF THE INSTITUTE OF FRANCE HISTORIAN OF THE LATIN EAST GIFT OF J.RANDOLPH COOLIDGE #8 # AND ARCHIBALD CARY COOLIDGE || MÉMOIRE SUR SEHAN MOLINETY, Historien et Poète, Faidinie Ogre Ferdinand, Thiumana PAR LE BARON DE REIFFENBERG, A = Correspondant de l’Institut. Lu à la séance de l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles , le {er Février 1834. (Tiré à 60 Exemplaires.) Cambrai, imprimerie de LESNE-DALOIN, Libraire. M D CCC XXXVe gitized by Google dt MÉMOIRE SUR JEHAN MOLINET, | Historien et Poète, | PAR LE BARON DE REIFFENBERG, Correspondant de l'Institut. Lu à la séance de l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles , le 1°r Février 1834. Quatre grands monumens littéraires semblent devoir être élevés par notre Académie (1), non qu’elle veuille s'arroger aucune espèce de mono- pole, mais parce qu’une association permanente comme elle, soutenue par le Gouvernement, dotée par l'État, est seule dans la possibilité de se livrer à des travaux qui demandent de longues années, une extrême diversité de connaissances, des rela- tions étendues, des dépenses considérables ; à des (1) Bien que ce préliminaire soit adressé à une autre Académie que la Société d’Émulation, on a cru devoir le conserver ici. Vote du Secrétaire de la Société. 4 MÉMOIRE travaux qui ne s'adressent pas à la frivolité des lecteurs vulgaires, et dont le temps, qui supprime les individualités les plus éclatantes, quand il respecte encore les corporations les plus modestes, fonde lentement le pénible succès. Ces monumens sont : 1° Un Cartulaire général de la Belgique; 2° la Collection de nos documens historiques inédits; entreprise sisouvent ébauchée, aussi souvent abandonnée , par une inexplicable fatalité (1); 3° des Notices et Extraits des Mss. de nos bibliothèques ; dépouillement .que, sur ma proposition, vous aviez fait commencer, et au- quel, je l'espère, vous n'avez pas renoncé; 4° en- fin , l'Histoire littéraire de notre belle patrie. En attendant qu'il nous soit donné de réaliser ce quadruple projet, auquel j'attache toutes mes affections scientifiques , c'est dans nos Mémoires qu’il convient de déposer les matériaux néces- saires à ces vastes construclions. Pour ne parler ici que de l'Histoire littéraire, les anciens et les nouveaux Mémoires de notre compagnie coutiennent plusieurs morceaux qui roulent sur cette matière intéressante, et notre septième volume, par exemple , est enrichi d’une (1) Un arrêté royal vient d'établir une commission pour l'exécution de ce dessein. L'auteur du présent Mémoire a l'honneur d’en être secrétaire. mm AT 7 SUR JEHAN MOLINET. 6) Notice sur Froissart; rédigée par M. Dewez, après La Curne de Ste. Palaye. La Notice sur Olivier de La Murche, lue le 24 avril 1786, ne fat pas imprimée, parce que la publication du recueil de l'Académie se trouva arrêtée après le cinquième volume (1). ; C'est d'un autre historien, moins connu, moins célèbre que Froissart, né, comme lui, dans l’ancienne Belsique, mais constamment attaché à la cour de nos princes, et dont les Mémoires sant consacrés à retracer une des èpo- ques les plus remarquables des annales de nos proviuces, c'est de Jehan (2) Molinet que je vais avoir l'honneur de vous entretenir. Après quelques détails sur sa vie, je l’envi- sagerai comme autorité historique el comme écrivain, soit en prose, soit en vers, en jetant un coup-d'œil sur la littérature contemporaine. La Croix du Maine (3) fait naître Molinet à Valenciennes; mais personne ne conteste plus aujourd'hui qu'il ait reçu le jour à Desvres, dans (1) Un modèle dans ce genre est la notice de M. Le Glay, sur Jean Carpentier. (2) D'après l'orthographe ancienne du mot Jean (Jchan), il parait que ce nom se prononçait comme un dissyllabe. Marot n'a-t-il pas dit : De Jehan de Méun s’enfle le cours de Lo:re ? (3) Bibl. éd. de Rigoley de Juvigay, FL, 552 6 MÉMOIRE le Boulonnois; son épitaphe est précise sur ce point et donne un démenti formel à M. Auguis et à son prédécesseur, l'historien de Poligni, Che- valier, qui, suivant l'habitude des écrivains . locaux, s'efforce de tout rapporter à la ville qu'il a pris mission d'illustrer (1). Sa naissance, dont on ne sait pas la date au juste, doit être placée vers la fin de la première moitié du quinzième siècle (2). Il fit ses études à l'Université de Paris, et passa une partie de sa vie à Valenciennes , appelée dans ses épitaphes, val doux et fleuri, vallis amorum. C'est peut-être dans la confrérie du Puy de rhétorique (3), éta- (1) Valer. Andr. 541; Sweert., 453: Fopp. 697 ; Biogr. univ., xxx, 323; Mémoires de la Socicté d'Émulation de Cambrai (1821), 61; (1826-27), 76; Le Glay, Caial. des Mss. de Cambrai, 136. M. Hécart n'a pas donné dans le travers de Chevalier; voy. sa brochure sur Le godt des habitans de Valenciennes pour les lettres ct les arts, 1826, in-8°, ©88. Mais le sentiment bizarre de Chevalier a été adopté par l'éditeur des Poëtes JRntRE depuis le xu° siècle Jusqu'à Malherbe , n. (2) C'est par déecton que , dans les notes de son Dis= cours sur l'univ. de la langue françoise, Rivarol fait de Molinet un petit chancine du xiv° siècle. OEux. n, 78. (3) MM. Roquefort et Hécart ont fait connaître plusieurs pièces couronnées par cette espèce d’Acadénie, qui avait un pendant à Tournay. Nouv. Archiv. v., 268, 408. Le Ms. dont M. Dumortier a écrit l’analyse, était déjà signalé par Sanderus, Bibl. Bely. Ms. 1. 221. SUR JEHAN MOLINET. 7 blie très anciennement en cette ville, qu'il puisa le goût de la versification. Il se maria et eut un fils appelé Augustin, qui fut chanoine de Condé. Lui-même, devenu veuf, embrassa l’état ecclésiastique, et fut pourvu d’un canonicat de l’église collégiale de Valenciennes. La renommée dont jouissait alors Georges Chastellain, en qualité d'orateur, de chroniqueur et de poète, l’engagea à se le proposer pour mo- dèle. Au titre de son disciple, il joignit bientôt celui de son ami, et lorsqu’en 1474, pendant le siége fameux de Neuss, Chastellain termina sa laborieuse carrière, Molinet, ainsi qu’il le raconte lui-même (1), se tira vers la sérénité. de son trés redouté prince et le dépria en toute humilité qu'il lui plût lui donner licence de parachever ce que son maître avait encommancé; ce qu’il lui accorde libéralement, de plein gré et en faveur de hauts et puissants seigneurs ses médiateurs intercessoirs. Voilà donc Molinet, depuis 1474,indiciaire (2) et historiographe de la maison de Bourgogne (3). (1) Second prol. de ses Méin. dans la coll. de M. Bu- chon, nr, 24. (2) 4b indicando. (3) M. Gachard , qui commence sa liste de nos historio- graphes officiels par Juste-Lipse, n'a pu y comprendre Molinet. Coll. de docum. inédits, L, vr, note t. L'épitaphe de Molinet offre cette explication : Pourquoi se dirent-ils indiciaires lors? Parce qu'ils ont moastré d'histoire les trésors 8 MÉMOIRE Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays- Bas, et poète elle-même, le nomma son biblio- thécaire (1). Malgré ses fonctions, qui l’attachaient à la eour, ou peut-être même à cause d'elles, il paraît qu’il eut beaucoup à souffrir des guerres qui portèrent la désolation dans la Belgique, après la mort de Charles-le-Téméraire. Du moins, c'est ce qu'il est permis d'inférer de ces vers du Temple de Mars (2) : Pour ce que guerre m'a navré Et que Mars me travaille et blesse, Sans avoir mon bien recouvré, J'ai peinct son temple... A en juger également par ses écrits, les gens de lettres avec lesquels il se lia particulièrement, outre Georges Chastellain, furent le poète Guil- laume Crétin et les musiciens Louis Compère et Antoine Bugnois. Son parent et son élève, Jehan Le Maire (3), surnommé de Belges, c'est-à-dire de Bavai, (Belgis), fut après lui bibliothécaire (1) La Serna, Aém. sur la Bibl. de Bourg., 35. Disc. prél. de mon éd. de Vander Wynckt, xix et xxiv. (2) Les Faictz et Dictz, Paris, 1531, fol. 64. (3) Le tire du Temple d'honneur et de vertus, porte : composé par maistre Jchan Le Maire, disciple de Moulinet (sic ). Ceux qui voulaient jouer sur son nom , préféraient cette orthographe. SUR JEHAN MOLINET. 9 de Marguerite, c'est du moins ce que conjecture l’abbé Sallier (1). 11 en fut certainement secré- taire et historiographe, puisqu'il signe lui-même ces titres. La parenté de Le Maire et de Molinet, et les soins que prit celui-ci de l'éducation du premier sont attestés dans une épiître de G. Cré- tin, laquelle ne se trouve pas dans ses œuvres, mais bien dans celles de Le Maire, où l’abbé Sallier en a pris cet extrait : Dont Molinet qui t’avoue à parent Acquiert honneur, bruit et 1oz apparent Veu que sous luy tu as si bien appris, Que ton labeur vaut être mis à pris. Jean Le Maire, de son côté, conserva le sou- venir de ce bienfait, et sa reconnaissance éclata en plus d'une occasion : desquels très comandez historiens modernes, dit-il, je trés petit incognu disciple et loingtain imilateur, désirait suivre les vestiges de mon seigneur et indiciaire archiducal, maistre Jean Moulinet, mon précepteur et parent. A ce peu de détails se borne la biographie de Molinet (2), qui décéda à Valenciennes, en (1) Mém. de l'Acad. des Inser. ximi , 595-606. (2) M. Hécart présenta , vers 1821 , à la Société d’Ému- lation de Cambrai, une Notice sur Molinet ; de son côté, M. Pascal-Lacroix préparait simultanément un travail sur le même écrivain. Nous pensons que ni l’un ni l’autre n’a paru. 2 10 MÉMOIRE 1507 (1), et fut enterré dans l’église de la Salle- le-Comte, à côté de Chastellain , objet de l’ad- miration de sa vie entière. Sa perte fut considérée comme celle du plus beau génie de son temps. Nous allons voir ce qu'il faut penser de la légitimité de pareils re- grets, nous allons voir si les vers suivants sont conformes ou contraires à la vérité : — Dis-moy qui gist icy, sans que point tu m'abuses. — Cy gist l'ami privé d’Apollo et des muses. — Quels choses avecque lui sont morts et transiés ? — Dicts subtils, savoureux jeux, ris et facetiés. — Qui est-ce qui pour luy de plorer continue? C'est rhétorique en chef , qui fort s’en diminue. Son maistre qui cy gist fut Georges Chastelleain. L'un pour Virgile et l'autre est pour Ovide pris. L'un doncques fut plus grave et l'autre plus facile ; Plus humain fut Ovide et plus divin Virgile (2). (1) Jules Chifilet, au bas de l’épitaphe française de Molinet, qu’il transcrit en tête de l’histoire de Jacques de Lalain, p. IT, dit que si l'année du décès n'y est pas mar- quée, il trouve pourtant qu'il eut lieu en 1508. Mais Sweer- tius fait suivre l’épitaphe latine du millésime mpv, et cette date est d'accord avec ce que rapportent Valère André, Foppens, Aubert Le Mire, Chr. Belg., 371. (2) Ces deux vers ne feraient honte à aucun versificateur d’aujourd’hui. SUR JEHAN MOLINET. 11 Combien donc a perdu Ja langue gallicane ? > Par leur mort elle est mise en basse barbacane. Jehan Le Maire, au prologue du traité inti- tulé : La Concorde des deux langages, confirme cet éloge : et ce alléquoit pour ses garantz et defen- seurs... Jean de Meung, Froissart, maistre Alain, Melchinor ( Meschinot), les deux Grebans, Millet, Moulinet, Georges Chastellain et autres, dont la mémoire est et sera longuement en la bouche des hommes, Cet hommage n’est pas trop fort pour un disciple. Au seizième siècle, l'abbé de St.-Chéron disait encore, dans une épigramme adressée à Hugues Sale], valet de chambre du roi de France, Fran- çois 1*. | De Moulinet, de Jean Le Maire et George Ceux du Haynau chantent à pleine gorge. Clément Marot, dont le goût était plus sûr, et à qui Jehan Le Maire, de l’école de Molinet, donna des leçons de versification, s'exprime ainsi dans la complainte sur la mort de Guil- laume Preud'homme, où il passe en revue les poètes célèbres : Adonques Molinet Aux vers fleuris, le grave Chastelain.… On s'aperçoit qu'il a observé entre ces deux au- teurs, la différence établie dans l’épitaphe donton 12 MÉMOIRE vient de lire un fragment. Le témoignage de Clé- ment Marot, lequel, par parenthèse, en vaut bien un autre, a échappé à Jules Chifilet, pour qui Marot, peut-être, était déjà trop moderne. Ces marques d’admiration ne s'adressent qu’à Molinet, poète. Examinons-le d'abord comme historien. = Molinet a écrit en présence des faits, à mesure qu'il se développaient sous ses yeux (1). En se- cond lieu, il était historiographe officiel. Voilà deux raisons qui peuvent rendre son témoignage suspect; la première, parce que, placé trop près de l’objet à observer, on ne l’apercoit pas dans son véritable point de vue; parce qu’un fait, pour être qualifié convenablement, doit être accompli, et qu'un homme n’est complet qu’en cessant d'exister ; l’autre raison, parce que l'au- teur, chargé par brevet d'écrire l'histoire, l'écrit dans un intérêt prévu, et a des ménagemens à garder avec le pouvoir, lors mèmie qu'il ne s’en fait pas le courtisan. Eh bien ! cette double st n'est pas, suivant moi, défavorable à Molinet. (1) Plusieurs endroits de ses Mémoires le prouvent : le premier prologue ( p.14) a été écrit pendant le siège de Neuss. Arrivé au mariage de Marie et de Maximilien : l’auteur (17, 87) : « De la richesse de ce jeune duc ne me suis-je encoires au vif informé... » SUR JEUAN MOLINET. 13 ‘ Sans doute, s’il avait prétendu expliquer les hommes et les choses, dérouler les causes des événemens, découvrir les pensées secrètes qui semblent les diriger, et faire preuve de cette saga- cité, de cette finesse dont les modernes sont si fiers, il lui aurait été impossible, tenant une espèce de journal, de comprendre un fait à peine ébauché, de deviner le dernier mot d'un personnage qui entrait en scène. Mais tel n'a pas été son projet. Il raconte et ne commente jamais : Il ne se met pas même en souci de lier les parties d'un seul-ensemble. Avec lui, on peut suivre les diverses phases d’un caractère ou d’un phéno- mène politique, et se prémunir contre cette dis- position où noussommes d'exiger des personnages et des événemens historiques tout d’une pièce, c'est-à-dire, tels, dès le principe, qu'ils se résu- ment eux-mêmes, quand ils sont parvenus à maturité; disposition qui tend à fausser l'histoire, car plus d’un fait à sa naissance, plus d’un homme à son début, n'ont pas mérité l'éloge ou le blâme, la gloire ou l’ignominie aux- quel son les a condamnés par la suite. Molinet, sans théorie, sans dessein arrêté, nous montre la vie humaine telle qu'elleest, avec ses vicissitudes, ses inconséquences, ses brusques passages du bien au mal, du mal au bien, ses légèretés qui passent quelquefois pour de la profondeur, ses faiblesses 16 MÉMOIRE vait immédiatement jusqu’à eux, sans être affai- blie par des relations mensongères, inexactes, infidèles à force d'art et en vertu de règles convenues. Leur partialité même trompait moins que notre réserve, parce que leurs passions ‘ étaient aussi franches que naïves, et que d’ailleurs elles traduisaient celles de l’époque. Malgré son incorrection, leur style se ressentait de leur vie d'action; expression directe de sentimens pris à la source, il était simple, abondant, souvent pittoresque, surtout naturel, et empruntait un charme indéfinissable à l'ignorance même de l’auteur. , , Au temps de Molinet, les choses avaient bien changé, il faut en convenir : les siècles de l’éru- dition commençaient; an avait sous les yeux les modèles de l'antiquité. En présence de ces chefs- d'œuvre, les langues vulgaires, honteuses de leur nudité, se couvrirent bizarrement de tous les oripeaux qu'elles purent en arracher. On exigea une composition plus savante, il fallut des preuves qu'on avait beaucoup lu, beaucoup appris; et faute de goût, on tomba dans toutes les extravagances du pédantisme. La fin du quinzième siècle vit éclore une foule d'auteurs qui écrivaient dans un genre auquel Ronsard a depuis attaché son nom. | Mais, quoique Molinet ait ambitionné leurs SUR JEWHAN MOLINET. 17 défauts les plus choquants, il n’en est pas moins au fonds, un de ces anciens chroniqueurs peu amoureux de critique et d'interprétation. Il n’y a que son style qui mette entre eux él lui une énorme distance. Ce style est en général détestable. L'emphase, les latinismes , les comparaisons empruntées aux romans, à la mythologie et à l’histoire, les apos- trophes en rendent la lecture extrêmement fati- gante. Molinet écrit souvent d’une manière toute pantagruélique , et rappelle tantôt le limousin de Rabelais, qui contrefaisait le langage français, tantôt le langage alambiqué de cet Euphuis que l'anglais Lylie mit au jour, en 1580, et que l’au- teur du Monastère nous a fait connaître d’une manière si plaisante et si ingénieuse. En veut-on des preuves? Il suflira de lire le second prologue des chroniques. Ailleurs, le duc Charles est le fils de Mars, au cœur léonique, à la valeur scipionique, au bras herculien, au poing macédonien ; un gouverneur, ami de l'arbitraire, est un satrape; les habitans de Neuss ressemblent à Jupiter qui foudroyait les géants. Les trois états du pays, c'est la trinité terrestre; l'artillerie, le feu, le plus actif des quatre élémens, qui s'est ad- joinct avec le soulfre, pour repugner au salpétre, son contraire incompatible; c'est le très horrible éclitre et cspoventable tonnoire artificiel, ordonné 14 MEMOIRE pour de l'habileté, ses crimes pour du génie. Il nousla montre, maisses couleurssont mal broyées et ses tableaux chargés d’ornemens ridicules. Se bornant au rôle de simple narrateur, il a té à ses fonctions d'écrivain suivant la cour, ce qu'elles avaient de plus épineux; d’ailleurs, s’il est fortement attaché à la maison de Bourgogne, son affection ne lui fait pas dénaturer la vérité, car il faut bien distinguer les morceaux écrits par le rhétoricien (1) du récit rédigé par l'indiciaire. . Par exemple, il ne dissimule pas l’inconce- able obstination de ce Charles, si justement nommé le Téméraire, et s'il n'a point pour lui d'expressions amères, si, au contraire, il épuise en son honneur, toutes les exagérations du panégyrique, ces exagérations laissent intacts les défauts du duc de Bourgogne, et même les met- tent plus en relief, D'autre part, il ne s'autorise pas des cruautés commises dans les états de Bourgogne par Louis x1, pour injuricr le trés chrétien, très saint et trés sacré liligére, et si ailleurs il le traite plus sévèrement, c'est tou- jours.avec une indignation respectueuse (2). Gardons-nous bien de juger la manière des anciens chroniqueurs, d’après celle des histo- riens modernes, Aujourd'hui, un historien se (1) Rederrker. (2) Y. tome 11, p. 63. 2 SUR JEHAN MOLINET. 15 représente à notre imagination , enfermé dans son cabinet, au milieu d'une multitude de livres, appliqué à dépouiller des notes, à extraire ou à confronter des chartes, des mémoires, des jour- naux, embarrassé de difficultés chronologiques, s’efforçant de restituer un nom propre, guettant quelque détail ignoré d’un fait connu, à travers l'immense labyrinthe de ses matériaux, préoc- cupé de combinaisons philosophiques, de rap- prochemens inattendus, évoquant enfin, de son fauteuil, par une inspiration pénible et station- naire, l'esprit des siècles passés, sommé de déposer en faveur d’une idée favorite, ou d’une opinion à priori. Mais ce n’est pas ainsi que com- posaient Froissart et Jehan le Bel (1). Voyageurs à la façon d'Hérodote, ils s’en allaient chevauchant vers les marches lointaines, visitant, sur leur passage, les cours des princes, les nobles manoirs, aucunes fois les hôtels des bourgeois opulents; devisant de prouesses avec les gentils chevaliers et écuyers, de galanterie avec les belles dames, de l'église et du gouvernement avec les clercs, les prêtres, les hommes d'état, et donnant eux- mêmes, au besoin, un bon conseil ou un bon coup de lance. L'impression des événemens arri- (1) Voyez notre Notice sur le Bel dans le Bulletin de la Soc. de l'Hist. de France. 18 MÉMOIRE pour étre sacrifié au Temple de Mars, encensé de poudre à canon; s'agit-il de peindre le camp de Neuss? C’estoit un deduict déplaisant, un desplai- sir esjouissant, une joie pleine de cris, une clameur confite en ris, une risée très piteuse, et une pitié très joyeuse. Cela ne ressemble-t-il pas au sonnet du misanthrope, et, s'il est permis de le dire tout bas, à quelques-unes des pages les plus admirées dans nos salons? Circé, Tantalus, Boreas, Vulcanus, Nothus, Annibal, les Mirmidons, interviennent au milieu des guerriers du quinzième siècle, couverts de leur heaume grillé et de leur rondache, et qui n'avaient rien de commun avec les héros de Vir- gile, encore moins avec ceux d'Homère. L'auteur rappelle les anachronisiies des peintres d'alors, qui habillaient Cassandre en religieuse, et don- naient à Priam des armoiries et du canon. Faut-il avoir une idée de l'orgucil des habi- bitans de Neuss? il vous dira qu'és ses du Rhin gisait la racine de leur corne orqueilleuse, la potence de leurs bras furieux et le baston de leur fière me- moîre. Les Bourguignons se logent dans un monastère et occupent les dortoirs des moynes, lesquels firent place aux religieux de Mars, qui sont d'autre pro- Session; car par l'abus du monde et mutation de fortune de querre, les chambres de dévotion furent SUR JEHAN MOLINET. 49 changées en dérision ; la où on souloit estudier en- seignemens beaux et notables, on tenoit escole de jeux de dez et de tables; où les repentans pleuroient grosses larmes, les hardis combattans crioient à .Passault, aux armes! là où l’on souloit prendre aulmuces et chappes blanches, pendaient salades et blancs harnoïs et fers de lances , et ceulx qui se le- voient au son de la cloche du moustier, furent ré- veillés au son de la bombarde et du mortier. Ce passage, quoique déplacé dans une histoire et blämable par l'abus de la mythologie et de l’an- iithèse, n’est pas dénué d’une sorte d'imagination. Quelquefois Molinet tombe de l'hyperbole dans le burlesque : témoin le portrait du com- mandant de Neuss qui, tout engrossié de horions, et de soutenir siéges endurci, plus se délectoit en tonnoires de dures bombardes que en chansons de douces paroles, et plus prenoit appétit en cuisses de vieux chevaux que en pastés de jeunes poulets. Plus bas, Molinet nous avertit, en se frottant les mains, que les Æ4//emands servorent les Bour- guignons de fruits à pierre et que les Bourquignons leur rendoient d’améres poires D » confites en poudre à canon. . Traduit-il des dépèches allemandes? il emploie son style amphigourique; fait-il adresser par le duc Charles des reproches aux Italiens qui l'avaient mal servi? même style encore. 20 MÉMOIRE Le soixante-sixième chapitre contient deux harangues bien différentes et qui sont mises dans la bouche du sire d'Esquerdes et de l’archiduc Maximilien, avant la bataille d’Esguinegatte. L'une est l’œuvre d'un rhétoricien, d’un rimeur sans goût : Molinet l'avait tirée de sa tête ; l’autre est soldatesque, chaleureuse ; apparemment qu'il ne faisait que la transcrire. « Noble fleur de che- valerie, fait-il dire au général français, les odo- rans par toute Europe, gens les plus famés du monde... » Au lieu de ces phrases d’écolier, Maximilien emploie des poroles assez fortes pour se frayer un passage, à travers la cuirasse et le haubert , jusqu’à l'ame du soldat. » Réjouissez-vous, mes enfans, leur dit-il, réjouissez-vous de bon cœur; voici la journée venue que long-tems avons désirée. Nous avons les François en barbe, qui tant de fois ont couru sur nos champs, destruict vos biens, bruslé vos hostels, travaillé vos corps. Employez vos sens et toutes vos forces; il est heure, mes beaux en- fans, il est heure de besongner. Notre querelle est bonne et juste. Requerez Dieu en vostre aide, qui seul peut donner la victoire, et lui promettez de bon cœur que, en l'honneur de sa passion, vous jeunerez contens de pain et d’eau par trois vendredis ensuivans; et s’il nous veull sa grâce estendre, la journée sera pour nous. » SUR JERAN MOLINET. 21 N'était-ce pas ainsi que devait s'exprimer au quinzième siècle un prince, un chevalier chrétien? Il me semble qu'il y a, en outre, dans ce ton mâle et franc, quelque chose de la loyauté ger- manique et de la candeur belge. De tous points, cette harangue est excellente. Aussi Molinet n’en a probablement été que le rapporteur. Il faut observer cependant que ce n'est pas la première fois que Molinet revient à la simplicité convenable au récit. Il semble se contenter alors de copier les journaux qu'on tenait dans les palais des grands. Ainsi, rien de plus uni que la relation du supplice du connétable de Luxem- bourg. C'est au commencement de ses chroni- ques, qu’à l'imitation de son maitre, Georges Chastellain , ilétale le plus d'érudition et torture sa diction de la manière la plus pénible. Charles tué à Nancy, il semble que l’orgueil de ce prince en s'évanouissant, ait permis à l'écrivain de détendre un peu sa phrase. Cependant, ne croyez pas qu’il renonce tout-à-fait à la mé- taphore, car il plaque encore, à droite et à gauche, un bon nombre de morceaux postiches, de lieux-communs absurdes. Au fait, on ne peut lire Molinet qu'à titre de renseignement; on ne peut affronter l'imperti- nence de ses figures, subir les prétentions de son beau style, que dans l'espoir de s’instruire. À 2 22 MÉMOIRE vrai dire, son sujet, il_ne l'a pas gâté, quelque peine qu'il prenne pour cela; il l’a laissé tout entier à traiter. Et certes, ce n'est pas la matière qui lui a manqué. Quel siècle, en effet, plus instructif, plus intéressant, plus dramatique même, peut s'offrir à la plume de l'historien ? Que de caractères énergiques et fortement tran- chés, que d'événemens féconds en résultats! C'est bien là une époque de crise, une période d'enfantement. Charles-le-Quint, François I‘, Henri VIII, Luther et Bacon allaient venir. La politique, la religion, les sciences et les arts, tout devait changer. Et d’abord apparait la figure farouche de ce ‘ Charles dont la volonté de fer vint se briser contre les rochers de la Suisse et les murs de Nancy. L’astucieux Louis XI, qui avait précipité la perte de ce redoutable adversaire, s'empare de ses dépouilles. Tout ce grand héritage de la maison de Bourgogne est au moment d'échapper aux faibles mains d'une jeune princesse retenue captive par des marchands et des artisans , sortis de leurs comptoirs et de leurs ateliers, enseignes déployées , pour couper la tête aux ministres de leur souveraine et se moquer de ses larmes. A la voix de ces tyranniques sujets, le fils d’un empereur, qui n'avait pour tout bien qu’une illustre. naissance et sa bonne mine, devient SUR 3EHAN MOLINET. 25 l'époux de Marie et bientôt lui-même, victime de la mobilité de ceux qui l'avaient choisi, il est abreuvé d’outrages, enfermé dans une étroite prison et menacé de perdre la vie. Il recouvre enfin sa liberté, obligé de conquérir, pied à pied, les états de son fils au nom duquel on méconnaissait sa propre autorité, atlaqué par l'étranger, poursuivi par la guerre civile. Au milieu des tumultes de la Flandre et du Brabant, des atroces vengeances des Hoecks et des Kabelliauws, des déprédations des bandes allemandes, se fonde cette colossale maison d'Autriche qu’une politique patiente devait pro- téger contre les vicissitudes de la fortune. Un prince belge monte sar le trône d'Espagne, et .déjà commencent les inimitiés qui, au seizième siècle, vont faire éclater une révolution, à laquelle en succéderont tant d'autres; les arts fleurissent, les lumières se répandent, l'esprit d'innovation fermente, le commerce fournit aux classes inférieures de la société des moyens infaillibles d’émancipation; la puissance souve- raine se consolide aux dépens de quelques vieilles libertés ; mais aussi il y a plus de sécurité, plus de régularité dansles relationssociales : le moyen âge, si divisé, si fragmentaire, disparaît devant une époque où domine la grande idée de l’unité, et la vie publique se perfectionne comme la vie privée. 24 MÉMOIRE Voilà les principaux traits du tableau qu'avait tracer Molinet. S'il ne l’a pas même ébauché , ay moins sans lui, je le répète, on ne saurait bien l'exécuter, sans Molinet, on n'aurait Pas une Connaissance suffisante de FOR temps, quoiqu'il ne l'ait pas Compris lui-même. Si nous l'envisageons maintenant comme n'a ni verve, ni naturel, ni raison, ni élégance; mais versificateur, mais mécanicien , opérant sur les formes du langage, il mérite ‘peut-être quelque attention. Jehan Le Maire, qui avait appris de Molinet à mesurer des paroles, donna des leçons de Versification à Clément Marot, La revue qui va suivre des différents écrits de Molinet, réservera une place assez considérable au rimeur. Cette revue, je dois en avertir, contient d'assez nombreux renseignemens bi— bliographiques; mais si la bibliographie peut Paraître sèche à certaines Personnes d’un goût difficile, elles conviendront, je l'espère, que, sans elle, l'histoire littéraire serait essentielle- ment incomplète. © La revue des ouvrages de Molinet fera l'objet d’un second Mémoire. NTI 2044 020 577 789